C’est donc ça, ta dernière "Monfilserie". Alors qu’on se réjouissait tous à l’idée de te célébrer une dernière fois au Masters de Paris, on a finalement été privés de ces adieux qu’on aurait tant aimé partager avec toi. Jusqu’au bout, tu n’auras rien fait comme les autres. L’heure est donc au bilan. Aucun Grand Chelem, pas même une finale. Aucun titre en Masters 1000. Sur le papier, rien qui semble vraiment compatible avec le statut de légende du tennis. Et pourtant, peut-on te considérer comme telle ?
La question paraît provocatrice, voire déplacée. Elle le serait pour tous les autres joueurs affichant un bilan similaire. Mais comme avec toi tout est différent, elle mérite d’être posée. Alors oui, ton palmarès, avec 13 titres et une sixième place mondiale, est franchement admirable. Mais il ne suffirait pas, à lui seul, à t’ouvrir les portes du panthéon de la petite balle jaune. Des dizaines de joueurs ont une armoire à trophées plus garnie que la tienne. Pourtant, je peux affirmer sans aucun problème que beaucoup d’entre eux n’auront pas laissé une empreinte aussi forte. Car réduire ta carrière à ton seul palmarès serait tellement injuste au regard de tout ce que tu as représenté.
Il y a ceux dont on se souvient pour ce qu'ils ont gagné. Et puis il y a ceux dont on se souvient pour ce qu'ils ont été. Toi, tu appartiens à cette deuxième catégorie. Et pourtant, lorsque tu débarques sur le circuit professionnel après avoir martyrisé les juniors, tout laisse penser que tu appartiendras à la première. Quand tu atteins les demi-finales de Roland-Garros à 21 ans, le grand public, qui découvre tes capacités athlétiques hallucinantes, voit en toi le successeur de Yannick Noah. A l’époque, difficile d’imaginer que tu n’atteindras plus jamais le dernier carré porte d'Auteuil.
Des frustrations indéniables
Pendant ces deux décennies de carrière, tu n’auras pas répondu à toutes les attentes placées, sans doute injustement, sur tes épaules. Les tiennes, mais aussi celles de Jo, Richie et Gillou, tes potes avec qui tu formais les quatre néo-mousquetaires. Le couronnement en Grand Chelem tant attendu ne sera donc jamais venu. Comme tant d’autres de votre génération, vous vous êtes cassé les dents sur l’intraitable big four.
Avec ta couverture de terrain inouïe à l’époque pour un joueur de 1,93 m et cette puissance de feu que tu avais dans ton bras droit, les espoirs étaient peut-être encore plus grands avec toi. Et c'est sans doute pour cela que tu as nourri une certaine frustration auprès de tes plus grands supporters. Je voulais tellement te voir gagner un trophée majeur que je t’en voulais quand tu échouais dans ta quête. Je t’en voulais quand tu n’achevais pas ta remontée fantastique contre Murray à Roland-Garros en 2014. Quand tu ratais deux balles de match face à Federer à l’US Open la même année. Quand tu laissais échapper un match que tu avais en main contre Berrettini, encore à New York, en 2019. Je t’en voulais lorsque le show se terminait en grand froid.
Une machine à émotions
Évidemment, je n’ai jamais cessé de croire en toi. À chaque tournoi, je me tenais prêt à assister à l’un de ces exploits dont toi seul avais le secret. Mais avec le temps, j’ai compris que je passais à côté de l’essentiel. Bien sûr, je préférais te voir gagner. Mais le résultat n’était finalement qu’une petite partie de ce que tu nous as offert. Ta carrière fut davantage une quête d’émotions que de victoires. Avec toi, on a espéré, douté, pesté, exulté. On a parfois été déçus, souvent émerveillés. Ou l’inverse, je ne sais plus. Mais on a toujours vibré. Tu as provoqué toutes les émotions possibles, à l’exception de l’animosité. Il y avait mille vies dans tes matchs, mille scénarios possibles jusqu’au dernier point. Et surtout cette certitude qu’il allait se passer quelque chose, peu importait le pedigree de ton adversaire ou le stade du tournoi.
Ta légende s’est surtout construite dans des défaites épiques et loufoques et dans des premiers tours mémorables. Tu nous as rappelé pourquoi on aime le sport. La réponse est simple, c’est pour vivre des émotions. A l’ère des statistiques à outrance et d’un tennis toujours plus formaté, on a tendance à oublier cette réponse. Heureusement que tu as été là pour nous la rappeler. Une seule de tes victoires en valait dix pour d’autres. Quand tu bats Baez à l’issue d’une fantastique remontée, cette fois victorieuse, à Roland-Garros (2023), tu offres au Philippe-Chatrier sa première night session de folie. Ce n’était qu’un premier tour mais le public parisien avait assisté ce soir-là au meilleur match de la quinzaine sans contestation possible. Ce genre de match où, après une course supersonique conclue par un coup droit frappé en grand écart, tu restes plié en deux, les mains sur les genoux pendant une vingtaine de secondes, avant de repartir au combat.
Un showman adulé partout dans le monde
Si on aime le sport pour les émotions qu’il nous procure, elles sont encore plus fortes lorsqu’elles sont partagées. C’est sans doute pour cela que tu as si mal vécu la période qui a suivi le Covid. Jouer dans des stades vides, ce n’était vraiment pas ton truc. À tel point que tu as sérieusement envisagé de prendre ta retraite durant cette triste parenthèse. Heureusement, Elina t’a convaincu que tu avais encore quelques tours de magie à nous offrir.
Il n’y a pas que le public français qui t’a adoré. Tu es devenu un joueur universel dont le charisme a largement dépassé les frontières. Aux quatre coins du globe, et encore plus aux États-Unis, personne n’a été insensible à ton jeu et à ta personnalité. Je me souviens particulièrement d’un match à l’US Open où le public new-yorkais avait pris fait et cause pour toi alors que tu jouais contre l’Américain Isner. Au tour suivant, le géant John avait essayé de t’imiter, avant de le regretter : “J'ai voulu faire jouer la foule, mais ça n’a pas marché. C'était stupide de ma part”.
On ne s’improvise pas Gaël Monfils. De Kyrgios à Tiafoe, en passant par Bublik, le circuit a connu son lot de showmen. Mais aucun n’a vraiment approché l’original. Il y a chez toi quelque chose d’assez inexplicable dans cette capacité à être aimé de tous. Sans doute ton charisme. Ou peut-être ton jeu spectaculaire, fait de plongeons, de glissades et de coups de fusil tirés en bout de course. Ton honnêteté, aussi, toi qui n’as jamais caché tes fragilités sur et en dehors du court. Ou ton fair-play. Ou cette sympathie qui fait qu’en plus de vingt ans sur le circuit, il est difficile de trouver un gars qui ait dit du mal de toi. Ou peut-être tout ça à la fois. Un mélange qui a fait de toi une bête de scène aussi attachante qu’unique. Au fil des années, tu as fait chavirer tant de foules que tu es devenu une authentique star. Et même plus que ça : un mythe.
L’injuste étiquette du joueur pas sérieux
Et comme tout mythe, il faut aussi démystifier certaines idées reçues, ces étiquettes qui t’ont collé à la peau pendant toute ta carrière. Commençons par celle-ci : "S’il avait été plus sérieux, Monfils aurait gagné plusieurs Grands Chelems." Combien de fois a-t-on entendu cette phrase à ton sujet ? Derrière elle, c’est ton éthique professionnelle que l’on remet en cause. Pourtant, tu n’as jamais ménagé tes efforts que ce soit au Pôle France de Reims, à l’INSEP, puis pendant plus de vingt ans sur le circuit. Peut-on atteindre la sixième place mondiale, rester compétitif jusqu’à 40 ans et traverser plus de deux décennies au plus haut niveau sans être sérieux ? Evidemment que non.
Même ton alimentation est devenue matière à légende. Une rumeur persistante faisait de toi un habitué des fast-food. Tu t’en amusais d’ailleurs avec cette réponse : "Personne ne court plus vite que moi sur le circuit mais, oui, je mange McDo." D'ailleurs, même ta reconversion annoncée dans la finance montre que ton image et ta réputation n’ont pas toujours collé à ta vraie personnalité.
Il faut tout de même reconnaître que cette image de joueur désinvolte, tu l’as toi-même un peu cultivée. En 2005, tu te présentes au public du Suzanne-Lenglen vêtu comme un boxeur, emmitouflé dans un sweat sans manches, la capuche rabattue sur la tête. Dans le monde du tennis de l’époque, ça détonne. On te colle rapidement l’étiquette du joueur rebelle et nonchalant. Mais très vite, le public découvre un gars poli et humble que tes parents, Sylvette et Ruffin, ont élevé, et dont le comportement a toujours été exemplaire sur le court.
Ce n’est pas un prétendu manque de sérieux qui t’a empêché d’aller plus haut. Je pense plutôt que ta carrière a manqué de fil conducteur, la faute à tes blessures et à tes nombreux changements d’entraîneurs. Je me demande d’ailleurs quelle trajectoire aurait été la tienne si tu avais rencontré plus tôt Mikael Tillström, avec lequel tu as réalisé ta meilleure saison, en 2016.
Mais il ne faut peut-être pas chercher trop loin. Tu n’as pas remporté de Grand Chelem parce que tu es tombé sur la génération la plus compétitive de l’histoire du tennis, qui n’a laissé que des miettes. Et malgré les attentes immenses placées en toi, tu répondais par un constat lucide : "La vérité, elle est simple mais les gens ne veulent pas l’entendre : je n’ai pas été assez fort." Pas assez fort, surtout dans la gestion des émotions, puisque contrairement aux monstres sacrés de ta génération, un coup dur dans ta vie privée pouvait directement se répercuter sur ton tennis. Pas étonnant que ton divorce t’ait coupé l'envie de jouer. Moins fort, mais plus humain.
La régularité comme principal accomplissement sportif
Autre mythe qui t'a suivi toute ta carrière : tu pouvais battre n’importe qui dans un bon jour, et perdre contre n’importe qui dans un mauvais. Là aussi, il est temps de tordre le cou à cette idée. Oui, tes performances pouvaient être difficiles à suivre d’une saison à l’autre, voire au sein d’un même match. Mais en y regardant de plus près, les exploits inattendus comme les défaites impardonnables ont été bien moins nombreux qu’on ne le pense.
Ton principal accomplissement sportif reste sans doute cette régularité au plus haut niveau, illustrée par une longévité exceptionnelle (paradoxal pour un joueur “pas sérieux” !). Dans ce registre, tu as de sacrés faits d’armes : vingt ans séparent ton premier titre (Sopot 2005) de ton dernier (Auckland 2025), 131 matchs gagnés en Grand Chelem (record national), au moins une finale disputée sur le circuit ATP entre 2005 et 2023… sans oublier des victoires retentissantes à presque 40 ans comme ce formidable succès contre Fritz (Open d’Australie 2025).
“L’athlète le plus incroyable que le tennis ait jamais connu”
Tu as commencé à une époque où Agassi était encore sous les projecteurs. Tu t’en vas à l’ère de Sinner et Alcaraz. Entre les deux, plus de deux décennies se sont écoulées et tu as toujours été, à ta manière, un personnage important du circuit. Je me sens chanceux d’avoir pu vibrer aussi longtemps à tes côtés. Si Arthur Ashe était ton idole, tu es devenu celle de nombreux jeunes joueurs à ton tour, à commencer par Learner Tien, qui t’a demandé un autographe après t’avoir battu à Montréal.
Tu as marqué plusieurs générations et ton héritage est bien réel : la meilleure compilation de hot shots de l’histoire, "l’athlète le plus incroyable que le tennis ait jamais connu" selon Toni Nadal, des ambiances électriques partout où tu es passé, et surtout des souvenirs éternels. Tu as décidé de ranger tes raquettes. Mais comme tous les mythes, tu laisses derrière toi une trace qui te dépasse et qui va survivre à ta retraite. Tu n’as pas réussi à atteindre les sommets qu’on te prédisait, mais le voyage fut tellement passionnant. Sans titre majeur, tu n’as peut-être pas été un immense champion. Pour moi, tu as été bien plus que ça.
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Commentaires
le créateur de banana shot se déchaîne...
Très beau cet article pour ce très grand joueur et showman que je mets dans mon top 5 !
Une rétrospective qui éclaire le parcours de l’homme et du sportif, entre moments forts, épreuves traversées et capacité à rebondir, tel un phénix du tennis. 🎾 Un article qui trouvera sans doute un écho particulier auprès des fans, entre souvenirs ravivés, émotions partagées et attachement à ce parcours singulier.
Merci à Banana pour ce partage qui prolonge l’histoire… et laisse entrevoir, peut-être, de nouvelles aventures !
Banana, vivement les prochains articles tennistiques ! 🎾 Toujours curieux de te lire et impatients de découvrir les nouvelles histoires et pépites du tennis que tu nous réserves ! 😊